Tout le monde le dit : Il est évident qu'allumer l'éclairage de nuit est source de sécurité.
Tout le monde, sauf les statistiques !
Petit voyage au pays des idées reçues et des croyances populaires : qu'en est-il vraiment ?

(in)sécurité

sécurité :


insécurité :


Thèse doctorat : Chloé BEAUDET - INRAE 2025
Analyses socio-économiques des politiques de réduction de la pollution lumineuse

La pollution lumineuse a fortement augmenté ces dernières décennies et entraîne des impacts négatifs sur la biodiversité, les écosystèmes nocturnes, la santé humaine, l’astronomie et la consommation d’énergie. Les collectivités disposent de plusieurs leviers pour réduire cette pollution, notamment l’extinction nocturne de l’éclairage public, la réduction de l’intensité lumineuse ou la modification de la couleur des luminaires. Toutefois, les politiques publiques se concentrent souvent sur les bénéfices environnementaux et prennent insuffisamment en compte les dimensions sociales telles que l’acceptabilité des habitants et les perceptions de sécurité 1.

Cette thèse analyse les politiques de réduction de la pollution lumineuse mises en œuvre par les communes françaises et leurs conséquences socio-économiques. Elle vise à intégrer les préférences des citoyens dans la conception des politiques d’éclairage public et à développer des outils d’aide à la décision permettant de concilier objectifs écologiques et attentes sociales 2.

1 Falchi et al. (2016). The new world atlas of artificial night sky brightness.
2 Beaudet C. (2025). Towards Sustainable Lighting: Socio-Economic Analyses of Light Pollution Reduction Policies.
3 Beaudet et al., Chapitre 1 – Social acceptability of public lighting changes.
4 Beaudet et al., Chapitre 2 – Mapping preferences from discrete choice experiments.
5 Beaudet et al., Chapitre 3 – Planning sustainable urban lighting.
6 Beaudet et al., Chapitre 4 – Identification of public lighting switch-off policies.
7 Beaudet et al., Chapitre 5 – Impact of lighting switch-off policies on crime.

Déjà tout petit...

Tout commence dès l’enfance, c'est intrinsèque à notre évolution : dès 1 ans arrivent les terreurs nocturnes qui sont inconscientes et dûes à la mise en place des rythmes biologiques. C'est surtout terrifiant pour les parents, parce que l'enfant ne s'en souviendra pas au réveil. La phase du sommeil est le sommeil profond.
Puis vers 2 ans commencent les cauchemards. Eux sont dans une phase consciente : le sommeil "paradoxal". C'est pour cette raison qu'il est possible de s'en rappeler après le réveil.
Les deux phénomènes se produisent pendant le sommeil, généralement la nuit, l'association "nuit = cauchemard" devient évidente. Les adultes parlent de "terreurs nocturnes". La machine est lancée.
Après ce beau début, ajoutons maintenant les contes pour enfants, et les légendes.

Contes et légendes


Les jeux, contes et légendes apportent leur pierre à l'édifice.


    Loup devant la lune

On constate que la nuit est très propice à laisser s'exprimer l'imagination. Souvent, en lien avec des histoires effrayantes, des crimes.
Rappelons un détail évident mais totalement ignoré : les yeux des humains sont optimisés pour voir de jour. La nuit, en faible luminosité, ils sont très peu efficaces. Un autre sens prend alors le relais : l'ouie.
On observe un phénomène nommé hyperacoustie. Peu habitué à utiliser nos oreilles, le moindre bruit est perçu comme étrange et anxiogène.

La TV et le cinéma ne font rien pour arranger les choses. Le maître du suspense, Alfred Hitchkock, a beaucoup utilisé les scènes sombres, dans le noir et la nuit. Justement pour laisser l'imaginaire faire le travail !
Le film "noir" a pris son essort grace à lui.

Le poème de Maurice Carème, qui contient la phrase : "Minuit, l’heure du crime...".
Il a donné naissance au jeu qui consistait à trouver une fin à ce début "Minuit, l'heure du crime..." : l'assassin sort son couteau... et se beurre une tartine.
Repris en jeu par des milliers d'enfants, la phrase reste dans la culture populaire, mais l'origine se perd. Seul l'idée perdure.

Dans la culture et le language, on notera des détails intéressants. Le mot latin "obscurus" signifie "vers l'ombre". Ce mot a évolué de plusieurs façons. Citons par exemple :

Les deux termes sont étymologiquement proches et montrent clairement l'association entre l'absence de lumière et la peur et l'inconnu.
On connaît aussi les termes de "magie noire" ou "messes noires", en référence à des pratiques malveillantes à l'égard de personnes. Encore une fois, dans l'inconscient collectif, l'association entre obscurité et danger est réalisée. C'est un point de vue très ethnocentrique et majoritairement faux.

Et en ces temps obscurs, quand la magie noire faisait son oeuvre, il aura fallu attendre le siècle des lumières pour faire avancer la connaissance et donc faire reculer l'inconnu. On voit encore une appellation qui utilise la notion d'obscurité et de lumière au sens figuré, mais qui reste ancré dans l'esprit de tous.

Le lien entre l'absence de lumière et les actions
Les cambriolages se font la nuit. Je connais quelqu'un qui dormait quand les cambrioleurs sont entrés chez lui ! c'est bien la preuve !
Et bien...non. C'est un exemple, qui va induire un ressenti, mais certainement pas une statistique.

Justement, parlons statistiques.
Les vols avec violence sont à 64% réalisés de jour, 36% la nuit.
Les vols sans violence sont à 74% réalisés de jour, 23% la nuit.
Les études indiquent que la majorité des cambriolages se déroulent la journée. La raison est simple : les malfaiteurs n’agissent en général que lors que la maison est vide.

source : Verisure
Ce sont les moments où vous partez au travail, quand vous allez récupérer les enfants à l’école, bref, quand vous êtes absent.
Le jour, de 6h à 18h : 87%, la nuit : 13%.
Source : Ministère de l'intérieur

L'explication de la peur du noir

Avril 2026, Sébastien Bohler (docteur en neurobiologie) sort un livre intitulé "Pourquoi avons-nous peur ?"

La terreur des origines


Certaines expériences de psychologie ne demandent qu’un peu de temps et une bonne paire de chaussures pour être menées à bien. Promenez-vous un jour dans la forêt par un soleil resplendissant. Notez comme vous êtes insouciant, décontracté, les mains dans les poches, humant l’air et sifflotant comme un pinson.
Puis, quelques heures plus tard, retournez dans la même forêt à la nuit tombée. Une nuit sans lune. Observez une nouvelle fois vos réactions. Vos battements cardiaques ? Ils ont accéléré. Un bruit retentit ? Vous vous figez, le cœur battant la chamade. Un souffle d’air passe sur votre peau ? Vous tressaillez, les muscles tendus à craquer. Que se passe-t-il ?

À l’université d’État de Victoria en Australie, une équipe de neuroscientifiques et de psychologues ont testé ce phénomène au sein de leur laboratoire. Pour ce faire, ils ont fait passer une IRM à des volontaires et ont mesuré l’activité de leur cerveau dans deux conditions. D’une part, quand l’intérieur de l’IRM était illuminé par de puissantes ampoules LED et, d’autre part, quand on éteignait toutes les lumières.
Ils ont alors assisté à un drôle de spectacle. Quand les lumières de la salle sont allumées, l’amygdale est éteinte. Quand la lumière s’éteint, l’amygdale au contraire s’allume. Une vraie guirlande de Noël sur mode alternatif !


amygdales : centre de la peur
amygdales : le centre de la peur

Dans le noir, l’amygdale suscite la peur. Adrénaline et cortisol coulent dans les veines, mettant les sens à l’affût, accélérant les battements cardiaques et dilatant les pupilles. Vous avez beau être installé dans un laboratoire ultramoderne au sous-sol d’un bâtiment en béton dans une mégalopole au XXIe siècle, un endroit où il n’y a ni serpent, ni araignée, ni falaise vertigineuse, ni risque d’étouffement – rien n’y fait : l’amygdale joue sa partition, inscrite sur le papier de nos émotions de toute éternité.
Ce réflexe ancestral remonte probablement à des périodes antérieures à la maîtrise du feu, soit plus de 600 000 ans avant notre ère. Pour un groupe d’humains du paléolithique, la tombée de la nuit était l’instant de tous les dangers34. L’heure où les prédateurs rôdaient, où un léopard pouvait surgir des hautes herbes et ravir un enfant à ses parents. L’amygdale a gardé la mémoire de ce moment fatal.
Quand les hommes ont acquis la maîtrise du feu, les ténèbres ont reculé. Le jour où un membre du clan a pour la première fois fait jaillir des étincelles d’un bloc de silex, l’amygdale s’est apaisée dans une bulle de lumière au milieu de la nuit. Et c’est encore le même phénomène qui a lieu 600 000 ans plus tard, quand un technicien d’un laboratoire australien actionne un interrupteur qui rallume le plafonnier, provoquant l’extinction de l’amygdale de ses patients. Une éternité s’est écoulée, l’amygdale n’a pas changé.

Chasser les ténèbres du mal

Nulle surprise, dès lors, si l’aube est synonyme d’espoir dans toutes les civilisations humaines, et la nuit symbole de malheur. Que ce soit dans les textes sacrés, les contes populaires, les épopées antiques ou les mythes fondateurs, la lumière représente encore et toujours le bien et les ténèbres le mal.
C’est ce qu’on appelle un invariant anthropologique. Une constante qui ne dépend ni de l’époque ni du lieu où l’on vit. Car quelles que soient les régions du monde, les humains possèdent tous une amygdale qui a conservé ce réglage d’origine.

Le monstre sous le lit


Étant programmée dans nos gènes, la peur du noir commence par se développer dès la prime enfance. Car pour un bambin, il est encore plus vital que pour un adulte de craindre l’obscurité. Dans l’environnement sauvage où vivaient nos ancêtres, un nourrisson était tout particulièrement vulnérable lorsque le clan était plongé dans les ténèbres. C’est en se pelotonnant contre ses parents ou ses protecteurs qu’il pouvait limiter le risque d’être happé par un fauve.
La vérité est en fait bien plus impitoyable que cela et donne une idée concrète de ce qu’on appelle la sélection naturelle. Un enfant qui ne craindrait pas le noir verrait ses chances de survie largement diminuées. Il serait éliminé de facto par la sélection naturelle. De sorte que seuls les petits humains dotés d’une amygdale détestant les ténèbres ont survécu. Et ont légué cette hantise à tous les enfants de la Terre.
La peur du noir culmine vers l’âge de 4 à 5 ans, persiste le plus souvent jusque vers 10 ans, puis s’atténue progressivement lorsque l’enfant rationalise son environnement et se rassure grâce à sa capacité de plus en plus affermie à distinguer l’imaginaire du réel35. Mais cette appréhension originelle subsiste parfois chez l’adulte et peut prendre la forme d’une phobie du noir : la nyctophobie. Cette affection est plus répandue qu’on ne croit : selon certaines études, la moitié des jeunes adultes citent la peur du noir parmi leurs cinq plus fortes appréhensions.
J. Levos, T. Lowery Zacchilli, « Nyctophobia : From Imagined to Realistic Fears of the Dark », Psi Chi-Journal of Psychological Research, vol. 20, n° 2, 2015.

Éclairer pour rassurer et surveiller

Au-delà de ses apports en termes de circulation, la visibilité est un outil de contrôle social, et l’action d’éclairer la ville une mesure de police qui sécurise les personnes et les biens durant la nuit.
Que l’éclairage urbain comporte une part non négligeable d’enjeux de sécurisation des personnes, des déplacements et des biens dans la ville nocturne est indéniable.
Qu’il participe du sentiment de sécurité chez de nombreux usagers des espaces nocturnes et permette ainsi un plus grand investissement des espaces publics urbains est compréhensible.
Pour autant, les liens entre nuit et insécurité, lumière et sécurisation ne sont pas si simples et certainement pas mécaniques.

Je prendrai appui, pour illustrer la complexité de ces liens, sur les travaux d’inspiration féministe qui opèrent une approche genrée de cette problématique et révèlent les divisions sociosexuées qui traversent l’espace nocturne et le mettent en tension.
Ne visons pas l’exhaustivité, mais renvoyons aux recherches de Stéphanie Condon, Marylène Lieber et Florence Maillochon, qui nous rappellent que les contraintes imposées aux femmes par le monopole masculin des espaces publics ont aussi leurs dimensions temporelles.
Ce qui me semble particulièrement intéressant ici, c’est que leur analyse de l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France souligne que « certaines appréhensions subsistent au grand jour » :
Si une petite majorité des femmes enquêtées (entre 45 % et 55 %) ne sont pas effrayées à l’idée de sortir seules, une proportion non négligeable exprime toutefois une inquiétude par rapport aux déplacements, notamment la nuit.
Plus nombreuses encore sont celles pour qui sortir seules à ce moment implique un choix d’itinéraires, de quartiers à traverser.
De toute évidence, c’est la nuit qui concentre les peurs de sortir, quel que soit le lieu.
Certains espaces évoquent pourtant des dangers à tout moment de la journée : par exemple, près d’une femme sur cinq évite d’aller dans un endroit peu fréquenté.

Si un lien entre « la nuit » et les pratiques spatiales des femmes est clairement établi, la question de l’obscurité ne semble pourtant pas si prégnante face aux effets de la dimension sociale – et donc construite – de la nuit :
C’est la nuit qui évoque tous les dangers, le moment de la journée où une femme ne devrait pas se retrouver au-dehors, seule.
Si se retrouver dans un endroit mal éclairé peut être source d’angoisse, il est suggéré également qu’il y a peut-être une heure de la journée au-delà de laquelle il est déconseillé – ou mal vu – d’être seule au-dehors.
Hille Koskella a étudié le sentiment d’insécurité des femmes dans la ville d’Helsinki, où les nuits d’été sont claires alors que les journées d’hiver sont sombres et courtes.
Il s’avère que les Finlandaises ne font aucune différence en termes de danger entre les nuits d’hiver et les nuits d’été.
Ce n’est donc pas le manque de lumière qui incite les femmes à rester sur le qui-vive, mais la dimension sociale de la nuit.

Pourtant, la force de l’habitude continue de faire de cet enjeu sécuritaire l’un des premiers arguments avancés en faveur du déploiement de l’éclairage public.

Extrait de “Samuel Chaléat – Sauver la nuit”, p121-122

On voit plus avec moins de lumière !


Cf. dans la littérature les études montrant le lien entre éclairage et sentiment de peur.

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